Quand les Américaines reconstruisaient la Picardie

Durant la Première Guerre mondiale, Anne Morgan, fille du banquier J.P. Morgan, mobilisa les Américaines pour venir en aide au peuple français. L’exposition « American Women Rebuilding France 1917-1924 », présentée aux États-Unis, retrace cet engagement.

Benjamine des enfants du banquier J.P. Morgan, Anne Morgan, naît en 1873. Hors normes par sa stature et ses convictions, Anne Morgan s’impose très jeune comme une femme d’action plutôt que de salon. Loin de se cantonner aux mondanités et aux galas de charité de la haute société, cette féministe de la première heure s’implique dans l’action sociale. Inspirée par la pionnière Jane Addams qui a créé en 1889 à Chicago, la Hull House, le premier centre social où les immigrants pauvres peuvent disposer d’une crèche et d’activités éducatives et culturelles, Anne Morgan est convaincue que les femmes peuvent s’organiser aussi bien que les hommes. Après s’être efforcée, en vain, de convaincre la marine d’ouvrir une cantine pour offrir des repas à prix modique aux ouvriers des chantiers navals de Brooklyn, elle œuvre à la construction de résidences pour les jeunes travailleuses sans famille. En 1903, elle participe à la création du Colony Club, premier club social féminin de New York, organisé et autogéré par des femmes. A cette occasion, elle se lie d’amitié avec Elsie de Wolfe et Elisabeth Marbury, qui, quelques années plus tard, l’aideront à organiser les secours pour les milliers de déplacés qui fuient les bombes et les zones de combat de l’est de la France.

anne-morgan-and-anne-murray-dike
Anne-Morgan-and-Anne-Murray-Dike

En 1905, Anne Morgan cesse brusquement d’accompagner son père dans ses voyages d’affaires entre les États-Unis et l’Europe comme elle en avait l’habitude. La rupture familiale intervient lors d’un séjour à Paris, et le banquier poursuit son voyage seul. L’année suivante, Anne Morgan s’installe indéfiniment en France, à Versailles dans la propriété d’Elisabeth Marbury, la Villa Trianon, en compagnie d’Elsie de Wolfe et d’Elisabeth. En 1914, lorsque l’Allemagne envahit la Belgique et le Luxembourg, les trois femmes sont en vacances en Savoie. Elisabeth décide de rentrer à New York, tandis qu’Anne et Elsie retournent à Paris. Témoins des horreurs des champs de bataille lors d’une visite dans la Marne, elles prennent exemple sur les femmes britanniques et établissent le Fonds américain pour les blessés français (American Fund for French Wounded, AFFW) pour fournir du matériel médical aux hôpitaux français et des colis aux blessés. En 1915, Anne Morgan et Elsie de Wolfe transforment la Villa Trianon en un centre de convalescence pour soldats, et entraînent avec elles d’autres Américaines qui veulent jouer un rôle plus actif que celui qui leur est encore dévolu dans la société.

Volontaires tout terrain
En compagnie du médecin Anne Murray Dyke, Anne Morgan crée le Comité américain pour les régions dévastées (CARD), reconnu par les autorités françaises. En 1917, le groupe s’installe dans des baraquements militaires dans les ruines du château de Blérancourt, en Picardie, à moins de 50 kilomètres des lignes du Front. L’urgence est de reconstruire le plus vite possible. Jusqu’en 1924, quelque 350 volontaires américaines se relaient pour organiser les services nécessaires aux civils sinistrés. Les candidates sont priées de parler français, d’avoir le permis de conduire, et de payer leur uniforme bleu ainsi que leur frais de séjour ! Pionnières dans leur domaine, des femmes médecins, gynécologues, dentistes, pédiatres, ou infirmières, répondent à l’appel. Les volontaires sillonnent la région à bord de fourgonnettes Dodge pour ravitailler les villages en nourriture, vêtements, ustensiles divers, matériel agricole ou bétail. Elles forment également la jeunesse en organisant des ateliers de menuiserie, des écoles ménagères, ainsi que des clubs de théâtre, des ciné-clubs et des bibliothèques qui perdureront bien après leur départ.

Une femme d’honneur
anne-volunteers Avec la même énergie qu’elle déploie sur le terrain à rebâtir ou à fournir des tracteurs Ford aux coopératives agricoles, Anne Morgan, consciente du pouvoir de la photographie et du cinéma pour soutenir ces efforts humanitaires, crée également une unité interne de photographes et de caméramans. En 1924, elle rachète le château de Blérancourt et y fonde le Musée historique franco-américain, qui deviendra en 1931 le Musée national de la coopération franco-américaine. En 1932, elle est la première Américaine à recevoir le titre de Commandeur de la Légion d’honneur. Le 6 décembre 1939, à la radio, Anne Morgan, appelle une nouvelle fois ses compatriotes à se montrer solidaires du peuple français et des six millions de personnes déplacées en prévision des bombardements allemands. Un enregistrement radiophonique témoigne de sa conviction et de sa détermination. En 1940, face à l’invasion allemande, le château de Blérancourt redevient, sous son impulsion, un centre pour réfugiés. Anne Morgan fonde également le comité des Amis américains de la France afin, dit-elle, que «ceux qui pensent que la France et sa civilisation sont un des grands piliers du monde, puissent lui venir en aide ». A sa mort en 1952, à l’âge de 78 ans, Anne Morgan sera la première femme honorée d’une plaque de marbre à son nom, dans la Cour de l’Hôtel des Invalides à Paris. Fidèle à sa mémoire et à son œuvre, « The American Friends of Blerancourt » contribue depuis 1985 à la restauration du château, la création de jardins, et à l’expansion du musée franco-américain qui rouvrira ses portes en 2015.

Exposition American Women Rebuilding France, 1917-1924

Issue des archives Anne Morgan du musée franco-américain du Blérancourt, l’exposition est organisée avec le soutien de American Friends of Blérancourt, Florence Gould Foundation. En tournée avec la collaboration des Alliances françaises de Chicago, Denver, Minneapolis, Philadelphie.

Denver, du 1er juin au 31 août 2014

Chicago, du 19 septembre au 5 janvier 2015

Minneapolis, novembre 2014

Renseignements: http://www.americanfriendsofblerancourt.org/news_and_events/index.html

The following two tabs change content below.
Blogue-trotteuse de langue française basée à New-York, son blogue Excuse my French croque le 'rêve américain' - et quelques autres choses - avec de vrais morceaux de tranches de vie, un peu de mauvaise foi et quelques parti-pris !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *