Comment les Français ont-ils inventé… l’amour!

Les Américains ont une fascination pour tout ce que la France peut apporter à l’amélioration de leur vie amoureuse. Dans son essai How the French invented love, l’universitaire américaine Marilyn Yalom s’est penchée sur la manière dont la culture française a fait de l’amour un emblème national à travers 9 siècles de littérature. Une clé pour comprendre les liaisons amoureuses tragi-comiques du président François Hollande, à l’occasion de la Saint-Valentin !

Qu’est-ce qui caractérise à vos yeux « l’amour à la française » ?

Marilyn Yalom: L’amour sans sexe n’est pas un concept français. En dépit des aléas, des souffrances, des jalousies ou des problèmes moraux qu’il peut susciter, l’amour érotique se justifie en soi. Les héros et les héroïnes de la littérature française sont des créatures à la sexualité en éveil, comme Lancelot et Guenièvre, Phèdre, Julien Sorel et les protagonistes des romans de Marguerite Duras. Il en va de même pour d’innombrables personnages historiques célèbres comme Héloïse et Abélard, Voltaire et madame du Châtelet, George Sand et Alfred de Musset, ainsi que la plupart des rois d’Henry IV « le Vert galant » à Louis XIV -, jusqu’aux présidents de la République.

À vous lire, on a l’impression que l’amour est aussi une invention féminine ?

C’est vrai que je m’intéresse beaucoup à l’histoire des femmes. J’ai été frappée par la constance avec laquelle les dames de la Cour, les favorites, les courtisanes ou les grandes « cocottes » exercent une influence considérable sur leur mari ou leur amant. En privé, elles ont un pouvoir égal à celui de leur partenaire masculin, ce qui est loin d’être le cas dans la sphère publique. Les héroïnes de Flaubert, Stendhal ou Balzac, jouent aussi très souvent un rôle d’initiatrices dans l’éducation sentimentale des hommes. Ces ‘femmes de trente ans’, comme disait Balzac, sont comparables à ces quinquagénaires qui, de nos jours, prennent des amants plus jeunes et ont les moyens de les garder.

En quoi la réputation du français comme « langue de l’amour » est-elle justifiée?

Les manuels de savoir-vivre du XIXe siècle recommandaient aux jeunes Anglaises de savoir bien écouter, tandis qu’en France, ils conseillaient aux jeunes filles de savoir bien parler. Comme en témoigne le roman d’Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, la parole, l’éloquence, le bon mot font partie du jeu amoureux et des codes de séduction. Même si on ne vise pas le grand amour ou même ‘une nuit chez Maud’, il y a le plaisir d’en parler. Ceci explique les nombreux emprunts à la langue française dans le registre amoureux : des termes comme « ménage à trois », « rendez-vous », « tête-à-tête », ou « amour » se passent de traduction.

Vous relevez aussi que le mariage, dans les romans français, est plus souvent le point de départ d’un tryptique « mari, femme et amant » qu’un « happy end » …

Oui, contrairement à la tradition anglaise, les romans français finissent rarement par le mariage, sauf dans la bibliothèque rose ! L’idée que l’amour véritable ne peut exister dans les liens du mariage remonte au Moyen-Âge et se prolonge dans le théâtre de Molière, les pièces d’Alfred de Musset ou les vaudevilles de Courteline et de Feydeau. Ceci est très étonnant pour les Américains. Même si les gens se marient plus tard et divorcent plus fréquemment, le mariage conserve davantage d’importance aux États-Unis. C’est particulièrement clair en politique : la tolérance sociale envers la vie privée de François Mitterrand ou la situation de François Hollande serait difficilement acceptable pour le président des États-Unis.

Quelles sont les différences vis-vis de la sexualité dans la culture française et américaine ?

Nous avons un héritage très différent en ce qui concerne le rapport au corps et à la nudité. Par exemple, dans leurs colonies, les missionnaires qui sont arrivés à Hawaï ont imposé aux femmes le port du muu muu, une robe qui couvre tout le corps, tandis que les Français en Polynésie ont profité de la beauté et de la sexualité plus libre des Tahitiens. Il y a en France une vision positive de la sexualité et des plaisirs des sens. La tradition puritaine américaine associe le désir au mal, alors qu’on accepte par ailleurs un degré de violence dans la société, comme les armes à feu, qu’on n’accepterait nulle part en Europe. Il existe aussi une grande différence des mentalités envers la maternité. Les Américaines qui ont des enfants ont tendance à se considérer avant tout comme des mères, alors que les Françaises continuent de privilégier leur vie de femme et d’épouse. Le livre d’Elisabeth Badinter, Le conflit, dans lequel elle insiste sur le fait que la maternité ne devrait pas nuire au couple a eu un succès phénoménal en France, alors qu’il a été accueilli avec une certaine hostilité aux États-Unis.

La société française est-elle plus tolérante envers l’homosexualité ?

Les élites et les intellectuels français ont toujours manifesté une attitude plus ouverte envers les couples gays et lesbiens. L’homosexualité est déjà présente chez Verlaine et Rimbaud, puis à la Belle Époque, – les « Gay Nineties » -, dans les œuvres de Proust, de Gide – qui a été très influencé par l’affaire Oscar Wilde -, ou de Colette avec la série des Claudine.

Vous dites que la culture française érotise les relations tandis la culture américaine a tendance à les désexualiser. Cette opposition est-elle toujours vraie?

Dans ma jeunesse, par exemple, il était possible pour un professeur de se lier avec un étudiant ou une étudiante sans conséquences. Aujourd’hui c’est très mal vu, et les conséquences légales peuvent être sévères. On n’en est pas là en France, même si le harcèlement sexuel au travail commence à être sanctionné. À mon avis, c’est une bonne chose, car ce sont surtout les hommes qui profitent de leurs subordonnées. Je pense néanmoins que les Françaises vont continuer à garder leur mystère et leur féminité, car elles y tiennent autant que les hommes. Je crois que les Américaines aujourd’hui profitent de la vie de manière plus indépendante. En revanche, il nous manque ce plaisir du jeu et de la conversation entre hommes et femmes. Je dois dire que l’idée de m’asseoir pour la dixième fois à côté d’un Américain qui ne me voit pas en tant que créature féminine, ça m’agace! En France, un homme trouvera toujours le moyen de me faire sentir, sinon ma sexualité, au moins ma vie sensuelle. Une vie sensuelle qui reste toujours vivante, même pour une femme de mon âge! Cela fait partie de la ‘joie de vivre’!

Professeure de littérature comparée, Marilyn Yalom a dirigé l’Institut de recherche sur les femmes et le genre à l’université de Stanford en Californie. Elle est l’auteure de Blood Sisters : The French Revolution in Women’s Memory (1993), A History of the Breast (1997), A History of the Wife (2001), Birth of the Chess Queen (2004), et The American Resting Place (2008). Son dernier essai traduit en français,  » Comment les Français ont inventé l’amour « , est paru aux éditions Galaade en avril 2013.

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Blogue-trotteuse de langue française basée à New-York, son blogue Excuse my French croque le 'rêve américain' - et quelques autres choses - avec de vrais morceaux de tranches de vie, un peu de mauvaise foi et quelques parti-pris !

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